Marcel Vérillotte

Photos

Parents : Félix, Sophie

Épouse : Aurélie Maixandeau

Enfants : aucun


Général

Naissance : 26 novembre 1888 à Tours

Mariage : 8 octobre 1910 au Mans (21 ans)

Décès : 7 juin 1911 à Mennecy, Essonne (22 ans)

Prénoms : Marcel Célestin Urbain

Profession : médecin


Histoire

C’est le génie maudit, brillant, mais qui se suicide à un jeune âge. Il fait beaucoup souffrir sa famille par son narcissisme et son énorme besoin d’affection. De son vivant et encore après, il est adulé par sa mère et sa petite sœur. Celle-ci a encore son nom aux lèvres quand elle meurt bien des années après.

Il fait des études brillantes et devient médecin.

Mais il est totalement intoxiqué à la morphine. Il n’arrive pas à s’en défaire. Il fait appelle à un bon ami à lui, Aristide Beslais, afin de l’aider. Il fait plusieurs cures, revient guéri, mais retombe sans cesse dans son addiction. Et à force de fréquenter la maison, son ami devient proche de sa petite sœur Madeleine.

Il épouse Aurélie dans l’espoir d’en finir avec sa dépendance mais n’y parvient pas.

Il finit par se suicider, et choisit pour cela le jour où sa sœur se fiance. Il a environ vingt-cinq ans.

Il semble que sa femme ne soit pas remariée.

Voici sa description par Aristide Beslais, qui a épousé sa sœur Madeleine :

Je ne lui ai consacré que quelques lignes dans mon premier récit. Il s’y insérerait comme un agent du destin qui rapprocha, il y a cinquante-huit ans, Aristide Beslais de Madeleine Vérillotte. Il est bien vrai qu’entre elle et moi, bien qu’habitant la même ville, les chances de rencontre étaient à peu près nulles. Car non seulement nos quartiers respectifs étaient situés aux deux extrémités opposées de notre ville de Tours, mais nous appartenions, malgré notre commune pauvreté, à des milieux sociaux très différents, et a priori hostiles. Je m’aventurais rarement dans le quartier de la cathédrale, au-delà duquel elle habitait, et elle n’était pas de ces jeunes filles qui se laisseraient voir rue Nationale parmi les badauds du dimanche.

C’est le lycée qui fut, pour Marcel et pour moi, le lieu de rencontre, mais très tardivement, et il ne faudrait pas faire intervenir beaucoup de si pour rendre cette rencontre impossible. Par exemple, si votre oncle Marcel n’avait pas été exagérément myope, il aurait certainement préparé l’entrée à Saint-Cyr ou à l’École navale et, par conséquent, n’aurait pas été mon condisciple en classe de philosophie. Tirez-en les conclusions…

Mais heureusement pour moi, il était myope, myope comme une taupe, et quand ses lunettes lui sautaient du nez –ce qui lui arrivant parfois car il ne craignait pas la bagarre–, il avait, pour les rechercher, des gestes d’aveugle. C’était un grand gaillard dégingandé, à qui ne répugnait pas une certaine excentricité d’allure. Il arborait volontiers de ces gilets aux couleurs vives qui étaient alors à la mode, et s’avançait à grandes enjambées, le buste rejeté en arrière, sa tête aux cheveux indociles dressée au-dessus d’un de ces immenses faux-cols, également au goût du jour, voilà l’une des images que j’ai conservées de lui. Mais cet apparent défi dissimulait une grande méfiance de soi et un certain désarroi moral. Je suis persuadé que ce sentiment, associé à la tentation du risque, a fortement contribué à l’engager dans la voie funeste où il s’est perdu.

Mais il était très loyal et très intelligent. Le goût des idées nous avait rapprochés. C’est avec lui (et un de nos camarades qui complétait le trio) que j’ai vécu cette phrase de la vie où l’on cultive comme un sport les jeux de la controverse, où rien ne séduit davantage que ces discussions vagabondes qui, ponctuées d’éclats de voix et d’éclats de rire, promènent les jeunes esprits parmi les professions de foi et les paradoxes. À ces jeux, Marcel était particulièrement brillant et audacieux. Il avait rejeté bien loin la foi de son enfance, sans s’être aucunement engagé politiquement : il était nietzschéen, au-delà du Bien et du Mal (disait-il). Au demeurant, bon fils, bon camarade –et bon frère.

C’est son esprit aventureux, curieux d’expériences dangereuses qui l’a mené, pour son malheur, jusqu’où il est allé. C’est aussi, pour une part, la pauvreté de sa famille et l’obligation où il se trouva, pour gagner quelque argent, de faire, dès que lui fut possible, des remplacements médicaux. Il avait à sa portée, chez les médecins qu’il suppléait, les drogues dont il eut d’abord la curiosité et dont bientôt il ne put plus se passer. Ç’a été à tous égards une grande perte car il aurait pu être un remarquable praticien, sinon davantage. À Tours il s’était tout de suite élevé au-dessus du lot. C’était peu. Mais quand il arriva à Paris, après son mariage, alors qu’il était déjà diminué intellectuellement par la drogue, il se fit remarquer au premier contact. Hélas ! il était trop tard.

Il avait pourtant fait des efforts héroïques pour se sauver et je m’étais associé à ses tentatives avec une bonne volonté, mais aussi avec une stupidité hors de pair. Au début de l’été de 1910, épouvanté par la terrible menace qui pesait sur lui, il avait résolu de s’arracher à tout prix de cette déchéance inexorable dont il ne prévoyait que trop l’issue. À ce moment-là j’étais devenu, plus que jamais, son intime ami, et beaucoup plus encore pour Madeleine. Il me demanda de l’aider.

Il se fit donc admettre, au début de l’été 1910, dans un hôpital parisien aux fins de désintoxication. Il y demeura plusieurs semaines, près d’un mois et demi si mes souvenirs sont exacts. Et quand arriva le jour de sa libération il me demanda de venir le chercher. On m’assura à l’hôpital (qui devait être, je crois, l’Hôtel-Dieu) qu’il était pratiquement guéri. J’étais donc pleinement rassuré… Hélas ! Sur le chemin du retour qui nous menait à la gare, passant devant une pharmacie, il y entra sous prétexte d’acheter je ne sais quelle pastilles. Je n’avais, bien entendu, rien compris.

Deux mois plus tard, dans le courant d’octobre, j’étais entré bien plus avant dans son amitié et aussi dans la confiance de toute la famille. Si nous n’avions pas, Madeleine et moi, révélé notre secret, notre intimité et notre affection mutuelle n’échappaient plus à personne. De nouveau, il m’appela à son secours. Il m’expliqua qu’il voulait absolument se libérer de la drogue et il me supplia de l’y aider. Ce qu’il n’était pas certain de pouvoir réaliser seul, il espérait pouvoir le faire avec mon aide.

Il me demanda d’aller vivre avec lui, le temps qu’il faudrait, dans un hôtel des environs de Tours, où je ne le quitterais ni jour ni nuit, et où, en le tenant au besoin enfermé, je le mettrais dans l’impossibilité de se procurer de la morphine. Il me fit les plus grands serments de tout faire pour «tenir», coûte que coûte. J’étais moins naïf qu’à Paris et je savais que ma tâche serait rude. Mais il fallait à tout prix tenter la chance.

Nous voilà donc partis tous les deux pour Château-du-Loir où il avait fait naguère un remplacement de médecin, et bientôt reclus ensemble dans une chambre d’auberge. Quelle affreuse épreuve ! Il se savait perdu, à moins d’un miracle. Et c’était ce miracle qu’il venait s’efforcer d’accomplir. J’ai conservé toute ma vie de ce voyage un souvenir horrible. J’ai vu le malheureux en proie à des souffrances indicibles, luttant de toutes ses forces contre la tentation, contre ce besoin impérieux qui le possédait. J’ai assisté à des scènes d’hallucination, où il croyait voir courir des rats à travers la chambre. Et je l’ai vu, enfin, à notre première sortie, entrer, malgré mes supplications, dans une pharmacie pour se procurer son poison ! Nous revînmes donc, vaincus, à Tours. C’est à notre retour que j’eus, avec votre mère, cet entretien où, de notre commun désarroi naquit, disait-elle, notre amour. C’était à la fin d’octobre 1909.

L’année suivante elle n’était plus seule à supporter sa peine, et, à vrai dire, notre intimité amoureuse avait pris la plus grande place, toute la place, dans notre vie. En octobre 1910, Marcel épousa Aurélie, qu’il avait passionnément aimée deux ans auparavant mais auprès de laquelle il espérait surtout trouver un refuge et une aide. Elle était médecin comme lui et l’avait aimé. J’ai parlé déjà de ce mariage et de ce retour où s’opposaient deux jeunes mariés soucieux, et deux fiancés qui faisaient éclater à tous les yeux leur bonheur d’être ensemble.

Vingt mois [les dates sont incohérentes] passèrent, au cours desquels Marcel fut en proie à la sévérité, peut-être excusable, de sa femme et à la mesquinerie de ses beaux-parents. Madeleine savait qu’il était malheureux. Elle savait aussi qu’il était de plus en plus intoxiqué, et ses parents ne l’ignoraient pas, qui, de temps en temps, recevaient de leur fils des demandes d’argent pour payer des dettes qu’il n’osait avouer à sa femme. Nous en devinions bien l’origine.

La Pentecôte fut très tardive en 1911. Bien que l’agrégation fût toute proche, je ne manquai pas de venir à Tours passer les quatre ou cinq jours dont je disposais : c’était le moment que nous avions choisi pour mettre fin à notre clandestinité, qui depuis longtemps ne trompait plus personne. Et mon père était venu, en voisin, chez les parents de Madeleine pour officialiser nos fiançailles. Le dimanche qui suivit, nous le passâmes sans nous quitter une minute et, le lundi matin, nous partîmes tous les quatre, Madeleine, son père, sa mère et moi pour Saint-Martin-le-Beau, où nous fêtâmes dignement un si beau jour.

Il était vraiment très beau en effet, ce jour-là où, tout à notre amour, seuls vraiment dans la foule des promeneurs, nous étalions aux yeux de tous notre bonheur.

Le lendemain mardi… Le lendemain, un télégramme nous apprenait que Marcel était mort, chez un médecin de la région parisienne où il faisait un remplacement.

La nuit suivante, dans le petit jardin de la rue du Cluzel, nous veillions auprès de son corps et le lendemain nous le conduisions au cimetière.


Il y a cinquante-six ans de cela. Cette Pentecôte de 1911, qui nous avait apporté notre plus grand bonheur et notre plus grande peine, nous l’avons souvent évoquée, votre mère et moi. Et à aucun moment ne nous est venue à l’esprit cette hypothèse qui depuis ce matin me hante.

Nous n’avons jamais mis en doute ce qui nous a été raconté au moment du drame par les beaux-parents de Marcel. Selon leur récit, Marcel, à cette époque-là théoriquement guéri, aurait eu la malchance de remplacer un médecin dont la femme était elle-même toxicomane, et c’est elle qui l’aurait poussé à retomber dans son vice. Déshabitué du poison, il en aurait repris un dose trop forte, qui l’aurait tué.

Or aucune enquête n’a été, que je sache, entreprise sur les causes de sa mort. À la réflexion, cette explication qui soulageait la conscience des beaux-parents de Marcel était peu vraisemblable. La femme du médecin était le seul témoin. Si les choses s’étaient passées comme on l’a raconté, sa responsabilité morale serait très lourde. Comment aurait-elle spontanément avoué son crime, car c’en était un ! Sur nous moment nous avons cru tout cela, ce c’est resté la vérité de toute notre vie.

Or ce matin, sur le banc du Parc Monceau où j’étais venu m’asseoir, après m’y être assis tant de fois avec votre mère, tout cela brusquement m’a paru absurde, et une toute autre hypothèse s’est imposée à mon esprit. Non, Marcel n’est pas mort accidentellement. Marcel a voulu mourir. Il était un médecin averti, ne connaissant que trop bien la drogue dont il usait depuis près de trois ans. D’autre part, il n’est pas vrai qu’il ait été alors en période d’abstention. Nous savions bien où passait son argent, qu’à sa grande honte il demandait périodiquement à ses parents, à l’insu de sa femme. Non, il n’était pas désintoxiqué. Et c’est parce qu’il le savait, parce qu’il se rendait compte que jamais il ne se libérerait, parce que, en raison même de son état, il était exposé aux duretés de sa femme et à la malveillance de ses beaux-parents, parce qu’il se rendait compte que tout cela était sans remède, c’est pour cela que, ce soir-là, dans cette maison inconnue, conscient de sa déchéance et désespéré il a délibérément forcé la dose. On devine aisément qui avait intérêt à proposer une autre explication.

Mais de tout cela nous n’avons jamais reparlé avec votre mère.

Sa sœur parle de ses problèmes financiers dans une lettre adressée à Aristide Beslais :

Mon cher lou,

Ma belle-sœur est passée ce matin à Tours venant du Mans pour aller à La Charité rejoindre Marcel. J’ai deviné bien mieux encore de quoi il s’agissait quand avec la lettre j’ai reçu un lettre de Marcel. Il nous envoie 40 F, nous priant de compléter la somme pour faire 95 F. C’est ce que nous avons fait. Je suppose qu’il t’avait demandé de l’agent avant de nous en demander. Lui en as-tu envoyé ? si non tu as très bien fait, je t’en supplie ne lui envoie jamais. Tout cela pourrait venir aux mains d’Aurélie qui ne serait pas contente. Marcel se fait une vantardise aux yeux de ses beaux-parents et de sa femme de dépenser très peu d’argent, et il ne trouve rien de mieux que d’en emprunter. Mes parents vont encore avoir la bonté de lui donner les 95 F qui lui manquent car sa femme ne doit pas savoir cela à aucun prix. Leur ménage va bien et mes parents font encore ce petit sacrifice pour ne pas ébranler leur bonheur. Marcel est paraît-il sur une bonne voie, le directeur est content de lui. Aurélie, à laquelle le temps a semblé bien long, lui a tricoté un cache-nez et elle lui emporte avec une quantité de friandises. Tu vois donc que cela va très bien pour le moment et qu’il est nécessaire que tu ne lui envoies pas d’argent quand il t’en demandera. De cette façon, ou il avouera à sa femme si cet argent était destiné à payer quelques petites dettes… ce qui serait le mieux, ou il fera comme il a fait cette fois-ci après t’en avoir demandé, il nous en demandera à nous et de cette manière il n’aura pas le souci de le rembourser.

Mes parents, tu le comprends, feront tout pour qu’il soit heureux.

Du reste pour ces inscriptions il n’y a absolument rien d’extraordinaire à ce qu’il n’ait pas pu. Mais il y a déjà un mois après ton départ au premier de l’an, il en avait demandé à ma mère pour autre chose et ma mère, suivant ton conseil, ne lui en avait pas envoyé. C’est sans doute pour cela qu’il t’avait tapé le premier.

[…]