Aristide Beslais

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Parents : Henri, Catherine

Épouse : Madeleine

Enfants : Marie-Madeleine, Hélène, Marguerite


Général

Naissance : 19 décembre 1888 à Tours

Mariage : 6 septembre 1913 à Montluçon (25 ans)

Décès : 15 janvier 1974 avenue Niel (85 ans)

Profession : professeur de latin, directeur de l’enseignement du premier degré au Ministère de l’éducation

Prénoms : Aristide Antoine Henri

Service militaire : promotion 1911, 90e d’infanterie à Châteauroux

Surnoms : Peya


Histoire

Aristide Beslais a eu une très belle vie. Il a eu un peu de mal au commencement mais il s’en sort très bien, parce qu’il sait parler, qu’il a des relations, et qu’il a de la chance. Il a un mariage heureux, une blessure miraculeuse lors de la guerre, un bel appartement, une carrière stratosphérique. À la fin de sa carrière il est directeur de l’enseignement primaire en France.

Il naît sans avoir été attendu bien après ses frères et sœurs, alors que ses parents sont dans la misère. Il n’est même pas baptisé, contrairement aux autres.

Pendant son enfance il passe le plus clair de son temps dehors avec ses camarades, loin du foyer. Il n’aime pas particulièrement son père et doit subir la mort de sa mère alors qu’il a onze ans. Mais sa sœur Valentine s’occupe de lui avec dévouement.

Il fait de très bonnes études mais pas aussi brillantes que son frère aîné Henri. Il passe l’agrégation de grammaire.

Un jour, un de ses amis de lycée lui demande son aide pour vaincre son addiction à la morphine. Malgré le secours qu’il lui apporte, c’est un échec. Mais il fait ainsi la connaissance de sa sœur Madeleine à qui il donne des cours de latin et avec qui il se fiance. Le jour de leurs fiançailles, le frère se suicide.

Il a suffi d’une impudence de notre part pour que le vase déborde. Tu te rappelles ? J’ai commis l’heureuse faute de baiser ta main –politesse Régence– et ce baiser innocent a fait éclater notre cher secret. À ce contact de mes lèvres, brûlantes d’amour, tu es devenue pâle et haletante. Et ç’a été ma question sans réponse : «Qu’avez-vous mon amie ? Vous semblez troublée et émue ?» Tes yeux gros de larmes et ton silence obstiné ont été pour moi la plus douce des réponses. «Allons, je suis la cause de votre trouble. Vous m’aimez, dites ? Eh bien, moi aussi, je vous aime.» Et nos mains se sont serrées. Tu t’es penchée vers moi et tu as baisé mon front.

Il lui écris toujours avec cette sorte de condescendance. Dès ce moment-là il était son professeur de latin, et il a toujours souhaité conserver sa supériorité intellectuelle sur elle. Il n’aime pas qu’elle fasse trop d’études parce que «ta santé est le garant de notre futur bonheur». Quand elle obtient sa licence de philosophie, il lui empêche de présenter l’agrégation. Quand leur fille Marguerite, une fois grande, demande à faire de la philosophie, il lui répond que c’est une matière absurde et qu’elle ferait mieux de partir sur le latin.

C’est un grand joueur de bridge.

Quand il est nommé directeur, les gens pensent qu’il ne va pas tenir longtemps. Ses supérieurs lui fait passer un jour une sorte d’épreuve. Son collègue, le directeur de l’enseignement du 2e degré (lui est au 1er degré), vient le voir de but en blanc et lui demande de participer immédiatement à une réunion. À la réunion, tous les recteurs de France de l’enseignement secondaire. Le collègue arrive et dit que M. Beslais va présider la réunion et lui il laisse la parole sans un autre mot. Mais à ce genre d’activité Aristide est assez fort, sa grande fierté est de savoir très bien faire les discours pendant les réceptions.

Il a possédé une grande partie de sa vie un appartement au premier étage du 22 avenue Niel. Il raconte comment il l’a trouvé, le 15 janvier 1925 :

Quand la guerre éclate il est mobilisé au 5e régiment d’infanterie coloniale. En quelque sort, la chance lui sourit : au cours d’un assaut le 14 juillet 1915, une balle lui traverse le poignet. La blessure est discrète et ne l’empêche pas d’utiliser sa main. En revanche elle l’empêche à jamais de tirer. Il est démobilisé. Peu de temps après son régiment sera décimé. Il survit ensuite à la grippe espagnole.

Au cours de la guerre il a ses deux premières filles. Il est nommé professeur à Montluçon, où sa troisième fille naît pendant le congrès de Tours.

Avec sa femme Madeleine

Pendant toute sa carrière il garde un engagement politique dans les sections locales du parti socialiste. Il n’a pas de conceptions aussi radicales que son père communard et anarchiste, mais sait animer une association. Cela lui est très utile à sa carrière, en plus de lui fournir des relations et des appuis inattendus.

Il ne reste à Montluçon que quelques années. Il apprend alors qu’il est nommé professeur au lycée Rollin à Paris, sans même avoir écrit sa demande officielle, et du premier coup. Alors que son frère, pour être nommé à Paris, a dû travailler seize ans, en passant par Constantine, Châteauroux, Le Havre puis Toulouse. Il donnera plus tard une hypothèse à ce sujet. Dès son arrivée à Montluçon il s’est présenté à la cellule socialiste et en est devenu un membre éminent, au point d’être en lice pour devenir député. Son opposant était influent au ministère de l’éducation et aurait obtenu cette mutation afin de l’éloigner.

Du coup il part à Paris avec sa famille. En pleine crise du logement, il parvient à trouver un appartement qui devrait être au-dessus de ses moyens mais qui ne l’est pas, dans l’ouest de la ville, au 22 avenue Niel. Il en est particulièrement fier et y reste toute sa vie.

Au lycée Rollin il s’occupe des classes de sixième et cinquième, à l’époque incluses dans le cursus du lycée.

Alors que l’Occupation dure depuis quelques années, il se présente à l’auteur d’un manuel de latin célèbre afin de lui proposer des ajustements, qui lui semblent nécessaires d’après ses nombreuses années d’enseignement. Cela tombe bien, le manuel doit être réédité. L’auteur accepte les ajustements et associe son nom au sien. Ainsi sort le manuel de latin «Maquet-Beslais». C’est un grand succès qui lui rapporte de l’argent et de la renommée (sa fille en parle dans une lettre).

Au sortir de la guerre, vu sa notoriété, il est nommé au cabinet du ministre de l’éducation, sans poste particulier. Un bond faramineux pour lui qui est toujours simple professeur de sixième. Mais comme l’enseignement finit par l’ennuyer, il travaille d’arrache-pied afin de rester à cette nouvelle position.

Un an après, le poste de directeur de l’enseignement primaire de France se libère. Le principal candidat n’est plus en lice après avoir été dénoncé comme collaborateur. On veut quelqu’un de nouveau qui plaise au syndicat, et c’est lui qu’on propulse à cette position. C’est encore un bond faramineux. On pense qu’il ne va pas supporter le poids des responsabilités mais il tient bon. Il s’en sort par son sérieux et son caractère mondain. Il reste douze ans à ce poste. C’est un pilier du cabinet, il est très respecté.

En même temps, il devient vice-président, et ensuite président, des PEP, Pupilles de l’Enseignement Public, de France, une association laïque qui s’occupe des enfants en difficulté dans les écoles primaires. Il succède à ce poste à Vincent Auriol et Édouard Herriot. Il met en place la Jeunesse en plein air.

Tout guilleret après sa blessure, avec sa fille Marie-Madeleine

Son grand plaisir est de visiter les écoles à travers la France et de se faire inviter à des dîners toujours somptueux chez les directeurs et les directrices.

Il tente de faire une réforme de l’orthographe, qui échoue.

En 1959, après la proclamation de la Ve République, on le remercie. Il représente l’ancien monde.

Pendant sa retraite sa femme meurt bien avant lui. Il en conçoit un chagrin immense et se retrouve bien seul dans son appartement. Pour passer le temps il écrit ses mémoires. Comme il survit neuf ans à sa femme, elles sont longues.

Un jour il appelle la concierge au secours, elle arrive, il est allongé, il dit «Mes filles». Puis il meurt.


Divers

Il décrit dans une lettre le moment où sa femme et lui se mettent ensemble :

À la Jeunesse en plein air

Un beau jour, après cinq mois de recherches vaines, votre oncle Célestin [Célestin Boiziau] m’apprend qu’un certain général, débarquant de quelque Indochine, et cherchant lui aussi un appartement à Paris, en avait déniché non pas un, mais deux, l’un rue Delambre (comment me suis-je souvenu de ce détail ?) l’autre avenue Niel. C’est celui de la rue Delambre qu’il avait choisi. Il y avait donc quelques chances pour que celui de l’avenue Niel fût encore libre.

Je me précipite avenue Niel, toutes autres affaires cessantes, et je découvre cette maison, que vous devez commencer à connaître.

Je monte deux étages, je sonne à la porte de droite. Une vieille dame entrouvre ladite porte : «Que voulez-vous ?» Je commence à réciter le beau discours que j’avais préparé. Mais la vieille dame me coupe la parole : «Il n’y a rien à louer dans la maison.» Elle va me fermer la porte au nez… «Mais, Madame, c’est le général X qui m’a envoyé jusqu’à vous.» Sésame, ouvre-toi ! La porte s’ouvre, j’entre, et la chère propriétaire m’expose ceci : «Un appartement est en effet libre dans la maison. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir en disposer : le restaurateur du rez-de-chaussée invoque contre moi une clause d’un bail ancien qui lui donne priorité pour la location. Et il me menace d’un procès si je le loue à toute autre personne qu’à lui».

C’est sans doute ce qui avait fait reculer le brave général. Il était en effet bien aventureux d’insister et je ne l’aurais certainement pas fait si, malgré les charmes de Samsufi [surnom de son appartement d’alors], nous n’avions pas aspiré à plus d’espace et d’aise. Je plaidai donc ma cause, et j’obtins la location à une condition draconienne, l’engagement de libérer l’appartement dans les quarante-huit heures si la propriétaire perdait son procès.

Ses mémoires

Il écrit ses mémoires à la fin de sa retraite, après la mort de son épouse qui le laissera tout seul dans son appartement pendant neuf ans. Marie-Madeleine lui propose ce moyen de rompre son ennui.

À sa mort, sous les soins de ses trois filles, ces mémoires sont dactylographiées et reliées en six tomes. Les deux premiers tomes racontent sa vie, les deux suivants son travail au ministère et son activité politique. Les deux derniers sont des récits de ce qu’il fait et à quoi il pense, au jour le jour.

Les rumeurs sont ce qui manque le plus. Comme il écrit de manière assez formelle et respectueuse il ne rapporte pas les propos méchants ou scandaleux qui circulaient dans la famille. Il préfère les laisser au souvenir de ses filles, comme il le fait parfois remarquer.

Dans le dernier tome, les textes sont de moins en moins construits. Ils deviennent courts et séparés. Arrivé à l’âge qu’il avait dans l’isolement qui était le sien, il n’arrivait plus qu’à ressasser les souvenirs heureux auxquels il s’accrochait désespérément : sa première déclaration, ses fiançailles, sa vie à Paris en compagnie de ses trois petites filles, sa femme. Rien sur sa réussite d’ailleurs, seulement sa famille. On voit ces images tourner sans répit dans son esprit et l’envahir peu à peu, au point qu’on le sent perdre pied avec le temps et la réalité, et commencer à sombrer dans le délire. Les mémoires s’interrompent trois semaines avant sa mort.

Pour cet arbre généalogique, ces mémoires sont une source d’information majeure.

Nous avons découvert des traces qu’il a laissées dans un endroit inattendu : à Glénic, Creuse. Il y a eu une exposition sur les PEP, Pupilles de l’Enseignement Public, et la liste des directeurs était affichée. Parmi eux, Aristide Beslais.